|
|
Jeudi 28 Aout.
Aujourd'hui, je suis soul, fiévreux, volatile, vaporeux. Mon univers : "Voilement et Impudeur. Suie et Asphyxie. Pureté et Porn-O-Graphie." Jubilation macabre d'un coeur qui, depuis des semaines déjà, ne demande plus qu'à s'arrêter. Courant d’air courant à l'aveugle dans les trous de l'air, je me suis faufilé au travers des nuages étalés sur les marbrures de la chaussée. Une bruine sans force stagne dans l’air gris et doux. "Un coup de vent un peu trop appuyé m’aurait sans doute éparpillé." Détruire, dit-elle. Avançant droit devant moi, vers la sauvage inconséquence de l’inconnu. Tout autour, balayée de bruine, Paris vaque au ralenti. Des parapluies criards. Des silhouettes détrempées. Des taches de couleur qui se délayent doucement sur le blanc sale du grand lavis. Deux doigts de pluie mouillent l’océan de mes larmes. A quoi pensais-je alors ? A toi… Au contact émollient de nos deux peaux… A l’étau brûlant de tes lèvres quand soudain se dérobe la pulpe furtive de ta langue rose… A la vie inerte et factice, noyée dans l’euphorie des songes… C’est un dédommagement misérable que cette faible bouche tendue, cette minute hâve et glacée, pour les siècles de marivaudage sans but qu’il me reste encore à affronter… Ce jour-là, ce jeudi matin là, vagabondant dans le nul-part des rues, écoutant mourir la partition asthmatique de mon pauvre cœur meurtri, je pensais peut être à la fin des siècles… Au sans-regret du vaste Oubli. Aux trompettes du dieu d’Abraham sous les murs de Jéricho. Au sommeil millénaire des âmes englouties sous les décombres d'Israël… A la petite musique des anges et au linceul des alluvions… Lorsqu’enfin je me suis réveillé, frissonnant et engourdi, au bord de l’épuisement, une pharmacienne en blouse ma tançait gravement par-dessus les verres myopes de ses énormes binocles. Mes cheveux dégoulinaient. Mes yeux aussi. Devant moi, sur un coin de comptoir, étaient empilées une dizaine de boîtes d’aspirine. La grosse femme, visiblement inquiète, a demandé si j’étais bien sûr d’en vouloir autant. J’ai souris faiblement. « Je vous demande pardon ? – Etes-vous certain d’avoir besoin de tant d’aspirine ? » Une infime hésitation sous le soleil de Satan. « Non. Enfin… Pas encore… » Et laissant la femme de l’apothicaire à ses vilaines médications, laissant le client soupçonneux à ses misérables ratiocinations, abandonnant la mort en boîte à ses boîtes de sapin blanc, j’ai tourné les talons.
Vendredi 29 Aout.
La vigie accrochée aux haubans du désir fait mon aubaine. Oui, l'aube fut tapissée de haine ; la jeune femme dont les bras se mêlaient aux rets des cordages n'est pas descendue.
350, trois cent cinquante - je compte et recompte avec la méticuleuse attention de ceux que le désespoir confine à la micropsychie - comprimés de propanolol 40mg, lègue vertigineux de mes salutaires économies quotidiennes [douloureuse prise de tête dans l'étau de Kant, Heidegger et de ces effroyables migraines], trésor de mort accumulé au fil des jours et des névralgies, soit, d'après mes calculs, et pour ce qui me reste de clairvoyance, près de 14 grammes de doux perce-coeur, de quoi figer à jamais les aiguilles indociles de la pendule même la plus opiniâtre... Mes bagages sont faites ; mes bagages sont vides. Un dernier délice : le cerne de l'ongle qui dégoupille l'opercule fragile et la mort blanche qui gicle soudain, crevant la pellicule d'aluminium... En même temps que le mixer broie la promesse de ma grande dérive, je relis la rugueuse cruauté de mon épitaphe : "La vie s’écoule doucement hors de moi. Les veines ouvertes aux quatre vents. La tête me tourne légèrement. Vous savez, la sensation est délicieuse. Une fièvre sans douleur, sans réticence, sans appréhension. A mesure que mon cœur ralentit, à mesure que la ouate de la grande dérive se met à recouvrir et à étouffer les chaos minables des luttes inutiles, j’apprécie un peu mieux certains détails rétrospectifs du séjour fortuit que je m’apprête à quitter. Évidemment, les teintes vives de la fin qui approche mélangées aux couleurs désormais un peu ternes de la vie remémorée peinent à rendre la douceur du supplice. Et pourtant, une fois la décision prise, tout paraît si calme. Le jour et la nuit se confondent l’un l’autre. L’amour et la haine aussi. Comme il est agréable de ne plus rien avoir à dire. Comme il est reposant de ne plus rien avoir à regretter. Tu me fuis, le sang me fuit, je me vide de toi. Et triste, au dessus de l’Arcase… Non, décidément, les plaines d’Arcadie ne sont pas faites pour les gens comme moi…. Mieux vaut ne pas s’entêter. Mieux vaut avoir le courage de déchirer la vie vierge en deux." Et pourtant, et pourtant... Et pourtant, convaincu qu'ils me ressusciteront, qu'ils n'auront pas pitié de mon calvaire, que leur amour si-veule-et-si-vil étayera ma souffrance, qu'ils me jetteront à l'asile de Ville-Evrard, parmi les indigents et les fous... Sur un site de rencontre anonyme, comme je goûte du bout d'un index tremblant la terreur délicieuse de la poudre blanche, "le lâche" lâche tout de même un dernier appât :
"Ecrivain, dramaturge et graphiste cryptique, disciple de Joyce, de Beckett et de Nabokov, styliste de l’excentricité et de élégance, en butte à toute forme de carcan normatif et aux consensus nauséeux de la société civile, avec, en sus, une prédilection assumée pour l’extravagance et la « political incorrecteness », je reste un partisan de l’insurrection permanente et du terrorisme artistique… Les frauduleuses figures du mimétisme ambiant et les fadaises des gens sans parti-pris m’écœurent ; débitrices de doxa s’abstenir ! Il me semble que ceux qui tournent sans relâche autour du pot feraient bien d’y poser leur séant et de lâcher enfin la bride à leurs muscles sphinctériens. Une délicieuse délivrance fécale ! Et en marge de la marge [balle au centre], quelques qualités/défauts [in]humains que je cèderais volontiers au plus-offrant : générosité, émotivité, curiosité [maladive], intégrité, franchise [une désarmante franchise – mon dieu, quelle plaie !] et tout le lamentable [fabuleux à qui sait apprécier, évidemment] attirail que traînent à leurs basques les hypersensibles et les écorchés-vifs, adeptes des fulgurations glandulaires et des épanchements impromptus… De quoi faire un amant ou un ami remarquable en tout cas... Quête de l’âme sœur ? Non merci, mon âme se porte à merveille et ma petite sœur également. Une « belle rencontre » [avec son lot d'énigmes, de jeux, d'érotisme, de fausses vraisemblances et de vrais faux-semblants] me suffira amplement…"
Et maintenant, advienne que pourra.
Jeudi 4 Septembre
"Trop beau pour mourir". Saint Pierre a rendu son verdict et foudroyé l'enclume de l'autel à la force de son maillet. Ce jour là, Saint Pierre exhibait la bouche édentée et les cheveux embrouillés d'une vieille femme qui avait comme moi les poignets lacérés... "Vous n'avez pas de miroir, chez vous, monsieur?" Devant son célèbre miroir, Lacan aimait à tirer le petit comédon jouissif de ses mille points noirs... Le narcissisme et l'amour propre constituent assurément les deux vertus cardinales qui font défaut à ceux que la mort n'aura pas eu le temps de convoquer : devançant l'appel et se rappropriant de force ce qui, "dans l'avenir, doit nous échoir, inéluctablement." Me revoilà donc errant parmi les miens, parmi les étrangers de mes familiarités coutumières, parmi les bêtes sauvages et arêtes acérées de la matière grise... "Cuistre, bouffon, clownesque", que l'on vous aime si mal en ce monde si bas et si las... Ma boîte aux lettres est vide, pas tout à fait vide. Mon coeur non plus. A mon profil, j'ajoute toutefois ceci :
"Comme dirait Marivaux, "on a toujours bien de peine à se louer soi-même..." et c'est donc un peu à contre-coeur que, dissimulé sous le masque d'une prose exagérément brutale, je signe ce profil. Ne point trop en dire afin que dans le magma du vague et de l'irrésolu, le mystère persiste... Je préfère abandonner le soin de l'attention et de la louange [soin redoutable] à ceux et à celles qui prendront le risque de me rencontrer. Bien à vous."
[Suite des journées sans suite]
Et depuis lors, depuis l'or, depuis l'aurore, mesdames messieurs, je vous attend... A bientôt.